Chapter 8: La variable Elena

La lumière du matin filtrait à travers les voiles de la chambre de la villa avec une douceur insupportable. Ciro ne dormait pas. Il écoutait le bruit de la respiration de Genny contre son épaule, ce souffle lent et régulier qui n'appartenait qu'à quelqu'un de profondément apaisé. À côté, la main de l'aristocrate reposait sur son torse, paume ouverte, comme si l'abandon nocturne n'avait pas effacé la vigilance qui, pourtant, le rongeait déjà depuis l'aube. La señora avait envoyé son envoyé. Le cousin. Quelqu'un qui rôdait désormais à la périphérie de leur exil, une ombre qui n'était plus une possibilité mais une présence.

Ciro fixa le plafond. Dans sa tête, les chiffres et les cartes de risque s'alignaient déjà comme ils le faisaient pour chaque transaction. Le cousin n'était qu'une première sonde. La señora, elle, était le marché entier, et le marché était en train de se retourner contre son pari.

— Genny.

Il posa la main sur la hanche de l'héritier, l'air de regagner son sommeil, mais sa voix était celle d'un homme qui vient de décider de fermer une position trop risquée. Genny bougea contre lui, s'enfonçant un instant de plus dans la chaleur de son corps avant de comprendre.

— Quoi ? murmura-t-il. Sa voix était encore voilée de sommeil, éraillée par les cris de la nuit.

— On doit partir. Maintenant.

Genny se redressa sur un coude, les cheveux ébouriffés, la peau encore chaude de leurs étreintes successives. Un instant de confusion passait sur son visage, puis la clarté brutale de sa propre vie reprit le dessus. Il connaissait ce regard de Ciro. Le regard qu'il portait lorsqu'un trade tournait mal et qu'il n'avait plus que trois minutes pour tout sauver.

— Le cousin, dit Genny.

— Le cousin. Et ce qu'il rapportera si on ne bouge pas. La señora ne cherche pas, elle a déjà trouvé quelque chose de suffisant pour commencer à presser. On est à la villa des di Sangiovanni, l'endroit où elle m'a envoyé pour me surveiller, et on y dort ensemble sans maquillage, sans filtre, sans aucune des parures qu'elle a mis vingt-cinq ans à construire pour moi. C'est trop. C'est une preuve qui demande trop de réflexion.

Genny se redressa complètement, les jambes croisées sur le matelas de lin. Le petit t-shirt de Ciro glissait sur une épaule. La panique n'était pas là, pas encore. Elle était remplacée par cette lucidité froide qui n'arrivait qu'à ceux qui avaient compris que leur liberté n'était pas acquise mais prêtée par des gens qui n'avaient pas l'intention de la rendre.

— Que fait-on ?

Ciro s'assit, sa carrure imposante occupant le bord du lit. Il ramassa son téléphone sur la table de nuit et commença déjà à articuler le plan.

— Le jet est au Bourget, j'ai fait venir un avion de location pour Florence cet après-midi. Tu y vas. Tu rentres comme tu es parti, en prétendant avoir eu besoin de solitude, de calme, de rien du tout. Tu appelles ta mère et tu lui dis que ton week-end était nécessaire, que tu n'as rien fait de spécial. Tu ne mentionnes ni Paris, ni moi, ni la villa. Tu rentres comme un héritier qui a simplement besoin d'un peu d'herbe fraîche et de silence.

— Et toi ?

— Je décolle dans deux heures vers Paris. À part. Pour toi, on ne s'est pas vus. La prochaine fois qu'on se voit, ce sera par l'une de nos infrastructures, le montage financier, le prétexte aristocratique habituel. Le monde doit croire qu'entre nous, il n'y a que de l'intérêt mutuel et des dîners professionnels ennuyeux. Il faut que la réalité devienne une rumeur pour les gens qui nous cherchent.

Genny le fixa un instant. La simplicité du plan était ce qui l'effrayait le plus. C'était le plan que Ciro aurait fait s'ils n'étaient que deux parieurs face à la banque. Le problème, c'est que la banque portait le nom de di Sangiovanni et qu'elle avait des branches partout en Europe.

— Ce que tu demandes, c'est que je retourne dans cette maison comme si de rien n'était, après ce qu'on a fait.

— C'est ce que ta vie exige, Genny. On l'a dit toute la nuit. On l'a dit à Florence, sur l'avion, dans cette villa. C'est le prix. Et on le paie tous les deux, mais tu es le seul qui ait un costume de marque pour le porter.

Genny laissa échapper un rire amer, qui s'éteignit aussi vite qu'il était venu. Il se leva, ses pieds nus sur le parquet frais, et s'approcha de la fenêtre ouverte sur la campagne toscane baignée d'une clarté dorée. Le pays s'étendait devant lui, magnifique, indifférent, presque comblant de leur absence.


L'organisation du départ se fit dans une urgence silencieuse. Genny récupéra ses carnets, son kit de maquillage de secours, sa valise sans marque, déjà prête dans le couloir comme s'il savait qu'il allait l'utiliser d'une semaine à l'autre. Ciro fit des appels brefs sur son téléphone, coordonnant les vols, les conducteurs, les faux billets de retour que Genny produirait comme des preuves de son itinéraire inoffensif.

Ils ne s'embrassèrent pas avant le départ. C'était une décision réfléchie, une de plus à s'imposer, car la tendresse à cet instant aurait eu le goût de la faiblesse et de la trace. C'était le dernier acte de la fuite : partir sans rien laisser derrière soi qu'un lit froissé et une lumière dorée qui s'éteignait.

Ciro le déposa devant la villa en voiture, les deux véhicules séparés dès le premier virage pour ne laisser aucun témoin de leur départ conjoint. Le jet privé de location, au Bourget, était prêt. Le pilote savait déjà qu'il n'avait pas besoin d'instructions compliquées. Genny monta l'escalier de la cabine avec ses bagages, les épaules hautes dans son manteau de laine italien, le visage sans maquillage, déjà à préparer la version que sa mère exigerait d'entendre.

Dans l'avion, il ne pleurait pas. Il n'avait pas pleuré en trois semaines. À la place, il dessinait des lignes courbes sur les bords d'une feuille de papier, des formes qui ressemblaient à des corps s'enroulant autour de leurs propres ombres. Le profil de Ciro, sa mâchoire qui se contractait quand il réfléchissait, la courbe de son dos lorsqu'il riait. Il se rendit compte qu'il l'avait déjà commencé, sans s'en rendre compte.

Le vol Florence-Paris fut court. Genny resta assis contre la fenêtre, observant les paysages se transformer du vert des collines toscanes aux nuages grisés du ciel parisien. En descendant de l'avion au Bourget, il sentit le changement d'atmosphère, de la liberté bucolique à la pression étouffante de sa propre vie. Il l'attendait à la sortie du terminal, élégant, un manteau de cachemire noir, des lunettes de soleil dissimulant ses yeux fatigues.

— On part tout de suite, dit Genny d'une voix plate.

— Bonne chance, Elena ne t'attend pas, mais sa mère, si.

Genny sourit. Un petit sourire, presque invisible. Elena ne t'attend pas, c'est vrai, mais sa mère, si. C'était une ligne de dialogue qui venait de devenir une réalité tactique. La fiancée n'était pas une ennemie déclarée. Elle était quelque chose de plus dangereux : une femme qui, du moins pour l'instant, pouvait croire encore que son fiancé l'aimait, qui ne cherchait pas à le détruire mais à le protéger, et dont la protection pourrait s'avérer aussi dévastatrice qu'une attaque frontale.


Ciro était de retour à Paris dès le soir même. Son appartement de la rue de la Pompe, vaste loft sous les toits qu'il avait repenti pour y mener ses opérations et ses plaisirs solitaires, lui parut inhabituellement vide, la seule présence étant l'odeur encore pâle de la sienne sur le tissu du canapé. Il commanda une bouteille de vin italien, un Brunello, le même que celui qu'il avait servi à Genny sur le jet, et s'assit devant les écrans d'affichage financier qui ne s'éteignaient jamais. Il aimait la musique des marchés en fond sonore, ce murmure de chiffres qui lui donnait l'impression que le monde tournait encore autour de lui même quand l'essentiel était parti.

Il ne l'avait pas rappelé. Aucun SMS. Aucun appel. La règle était claire : pas de contact jusqu'à ce que l'infrastructure soit prête. Il respecta la règle, mais chaque sonnerie de téléphone ou notification de message le faisait sursauter comme s'il attendait une vérité qu'il ne pouvait pas supporter d'entendre.

La seule chose qu'il appelait sans cesse sans pouvoir le faire, c'était l'absence de son propre instinct de contrôle. En trading, quand un marché s'affole, on sort la position ou on la couvre. Il n'avait rien d'autre à offrir à Genny qu'une protection qui reposait sur des mensonges et un montage financier fictif. Il avait trouvé son meilleur prétexte et, pour la première fois de sa carrière, il sentait que le prétexte ne suffirait pas.

À minuit, son téléphone vibra avec un numéro qu'il n'avait enregistré que par obligation sociale, un numéro qu'il gardait dans son carnet pour les appels familiaux de l'aristocratie, ceux qui servaient de façade.

Elena Bertuzzi.

Ciro laissa sonner trois fois avant de répondre, avec la voix calme d'un trader qui vient de clôturer une transaction complexe.

— Elena.

— Bonjour, Ciro. Désolée de l'appel si tardif.

Sa voix était douce, posée, dépourvue de l'agressivité que les femmes de ce milieu utilisaient habituellement quand elles cherchaient une information. C'était l'assurance d'une femme qui n'avait pas besoin de paraître sûre d'elle, parce qu'elle l'était. Ciro la connaissait de vue. Mariage officiel de Genny. Comtesse Bertuzzi. Elle était issue de l'une des lignées les plus influentes de Milan, une famille de fer sous des gants de soie, celle qui avait l'habitude des alliances matrimoniales aussi solides que les traités commerciaux.

— Elena. Tu ne m'as pas l'habitude d'appeler de si tard.

— Je sais. C'est inhabituel. Mais j'ai besoin d'un conseil. De ton point de vue, celui d'un ami de Genny.

Ciro posa son verre de vin. Il écouta la suite sans l'interrompre.

Elena ne tourna pas autour du pot. Elle lui demanda si, selon lui, Genny était heureuse. Si, selon lui, l'homme qu'elle était censée épouser était quelqu'un sur qui elle pouvait compter, ou si, au contraire, il était un "pari risqué". Sa voix restait clinique, presque professionnelle, comme si elle procédait à un audit, mais la précision des termes l'avouait : elle n'était pas là pour une conversation de courtoisie entre amants potentiels. Elle était là pour obtenir une évaluation de risque, de la part de quelqu'un qu'elle jugeait, malgré lui, suffisamment proche de son fiancé pour avoir des informations qu'elle n'avait pas encore.

— Genny est une personne loyale, dit Ciro, avec une économie de mots qui aurait valu plusieurs millions de dollars sur un écran de trading. Mais loyal ne veut pas dire facile. Il est l'un des hommes les plus complexes que j'ai rencontrés. Mais je ne peux pas te dire s'il est heureux ou non. Ça, il ne le dit qu'à la personne qu'il a choisie pour ça.

Elena ne fit rien de plus. La réponse était assez vague pour ne pas être risquée, mais assez précise pour ne pas l'étonner d'un échec. Sa femme, sa propre femme, s'imaginait peut-être qu'il était le fiancé caché de Genny depuis des mois. Elle n'en savait pas assez pour accuser, pas assez pour l'ignorer, mais elle en savait assez pour commencer à regarder dans la même direction que la señora.

Ciro laissait la conversation couler comme l'eau sur une pierre. Elena, intelligente, ne le pressa pas davantage.

— Je te remercie d'être honnête, Ciro. Tu es une personne directe. C'est quelque chose que j'apprécie.

Elle se retira poliment. Le silence qui suivit le clic de la fin de l'appel fut plus lourd que toute conversation.

Il s'assit sur son canapé et fixa les écrans. L'image financière s'affichait, ses courbes vertes et rouges, ses chiffres vertigineux qui lui avaient construit sa fortune et sa réputation de prédateur d'élite. Mais pour la première fois, le marché qui s'agitait sous ses yeux ne lui semblait pas aussi important que le jeu qui se dessinait maintenant au-delà de ses murs, dans une chambre où une fiancée intelligente commençait à faire ses propres recherches.

L'équilibre venait de basculer de son côté de façon brutale. Le secret n'était plus son propre secret. Elena Bertuzzi n'était plus la variable passive de l'équation di Sangiovanni. Elle était entrée dans le jeu, et elle n'était pas venue pour perdre.

Il ramassa son téléphone, déverrouilla l'écran et fixa le nom de Genny, enregistré sans surnom, sans emoji, juste deux syllabes qui pesaient maintenant plus lourd que n'importe quel chiffre sur ses écrans.

Il ne l'appela pas.

Mais il ne pouvait pas le faire. Elena Bertuzzi avait compris qu'un conseiller financier ne parlait pas comme un amant caché, et qu'il n'avait pas le choix d'être direct. Les mots de Ciro, qu'il avait sciemment gardés neutres, auraient été assez clairs pour qu'elle commence à imaginer quelque chose de plus que l'amitié.

Elena n'était pas stupide. Dans son monde, l'intelligence était une question de survie et de statut. Si elle soupçonnait l'existence d'une autre personne, sa première réaction ne serait pas la colère, mais l'analyse de ce que cette personne représentait : une menace pour l'alliance, un scandale pour sa famille et un risque pour son mariage. Une analyse qu'elle aurait déjà commencée à faire dans la nuit même, tandis que Ciro se demandait si elle l'avait déjà fait.

Il prit une nouvelle gorgée de son Brunello. Le vin n'avait plus le même goût. Il pensa à Genny à l'aéroport, l'image de l'héritier avec son manteau de laine et son visage lavé de tout artifice, la vulnérabilité brute qui s'était glissée entre deux lignes de son visage parfaitement dessiné. Il pensa à la villa en Toscane qui, il le savait désormais, n'était plus un refuge mais une scène où une comtesse et une señora allaient bientôt jouer un acte qu'il n'avait pas encore commencé à imaginer.

Dans l'ombre du loft, le trader était de nouveau seul, mais avec une nouvelle certitude qui s'était logée quelque part entre sa mâchoire et son cœur. Son pari n'était plus le marché, ni la señora, ni même l'absence. Le pari était désormais ce que Genny ferait face à l'une ou l'autre, et s'il pourrait, lui, continuer à être celui qui parie sur tout en ayant la force d'encaisser la perte de ce qui n'était pas financier.

La lumière des écrans continuait de danser sur son visage, projetant des reflets bleutés qui le rendaient presque étranger. Ciro se leva, marcha jusqu'à la fenêtre, et regarda Paris s'étendre sous ses pieds, ville de luxe et de hasard, ville qu'il avait toujours maîtrisée, ville où les gens disparaissaient de son radar aussi vite qu'ils y apparaissaient. Mais il savait que l'homme qui se trouvait dans le jet, au-dessus des nuages, en route pour une ville d'apparences parfaites, ne redeviendrait plus jamais indétectable. Elena Bertuzzi n'était pas une comtesse ordinaire, et il n'était pas un trader ordinaire.

Le jeu venait de s'ouvrir à trois.

Ciro se détourna de la fenêtre, retourna s'asseoir dans le calme artificiel de ses écrans de finance, et se surprit à compter, mécaniquement, les jours qu'il lui resterait avant que la structure qu'il avait si patiemment construite ne commence à montrer ses fissures. Il éteignit la lumière de son bureau, laissa ses écrans allumés comme une sentinelle, et s'allongea sur le canapé dans le silence de son appartement, l'esprit déjà en marche, les calculs de risque défilant une nouvelle fois comme une symphonie qu'il était le seul à pouvoir entendre.

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